"Suivez-moi. Aujourd'hui, nous partons sur les traces d'une oeuvre africaine loin de sa terre..."

Cette fois, pourtant, il ne s'agit pas d'une oeuvre.
Il s'agit d'un homme.
Il venait du Fouta-Djalon, dans l'actuelle République de Guinée. Il fut l'un des derniers Almamys du Fouta-Djalon et mourut en novembre 1896, dans le contexte de la conquête coloniale française.
Son nom : BOKAR BIRO, également orthographié BOUBACAR BIRO ou dans certaines archives françaises, "BYRO".
Une partie de ses restes humains se trouve aujourd'hui en France, dans les collections du Muséum national d'Histoire naturelle.
Nom : Bokar Biro
Inscription dans les collections : "Byro"
N° d'inventaire : HA-19655
Origine : Fouta-Djalon, actuelle République de Guinée
Mort : novembre 1896
Institution actuelle : Muséum national d'Histoire naturelle - Musée de l'Homme, Paris, France
Mais Bokar Biro n'est pas seul.
Les restes de trois hommes qui lui étaient liés sont également conservés dans les collections françaises :
Mody Sory, son fils - n° HA-19656
Tierno-Siré, son frère - n° HA-20006
Satigué Modou, chef de guerre - n° HA-20008
En 2026, la Guinée a engagé des démarches pour obtenir leur retour.
Derrière ces quatre numéros d'inventaire se pose alors une question beaucoup plus profonde :
À quel moment un être humain est-il devenu un "spécimen" de musée ?
Bokar Biro appartient à l'histoire du Fouta-Djalon, un État islamique constitué au XVIIIe siècle dans les hauts plateaux de l'actuelle Guinée.
Son organisation politique reposait notamment sur l'institution de l'Almamy, autorité politique et religieuse, et sur un système complexe de pouvoirs et d'alliances.
À la fin du XIXe siècle, cette région se retrouve confrontée à l'expension française en Afrique de l'Ouest.
Les relations entre les autorité du Fouta-Djalon et les Français ne se résument pourtant pas à une succession de batailles.
Elles passent aussi par la diplomatie, les négociations et le traités.
Et l'un de ces documents existe encore.



Le 13 septembre 1896, un traité est conclu entre Bokar Biro et l'administrateur colonial français de Beeckman.
Le document original est aujourd'hui conservé aux Archives nationales d'outre-mer. Sur sa première page, on peut encore lire :
"Traité du 13 septembre 1896 avec le Fouta Djallon"
Les pages suivantes portent les dispositions du traité et les signatures de ses protagonistes.
Quelques semaines seulement séparent ce document de la mort de Bokar Biro.
Les archives militaires françaises permettent d'en suivre une autre étape.
L'inventaire du Centre militaire d'information et de documentaire sur l'outre-mer mentionne, sous le cote 15 h 45, un :
" rapport sur la colonne volante, du 12 au 16 novembre 1896, chargée de la capture de l'Almamy Bokar Biro dans la région de Timbo".


Cette formulation est particulièrement importante.
Nous ne sommes plus devant un récit transmis plus décennies plus tard : l'administration militaire française conserve elle-même la trace d'une opération destinée à capturer Bokar Biro.
En novembre 1896, Bokar Biro est tué à Porédaka, lors de l'affrontement qui accompagne la prise de contrôle française du Fouta-Djalon.
Mais son histoire ne s'arrête pas avec sa mort.
Elle prends alors une direction beaucoup plus troublante.
Après sa mort, la tête de Bokar Biro est prélevée.
Son crâne finit par rejoindre les collections anthropologiques françaises.
Et c'est ici qu'il faut replacer son histoire dans un phénomène beaucoup plus vaste.
Aux XIXe siècle et au début du XXe, des milliers de restes humains entrent dans les collections scientifiques européennes.
Des crânes, des ossements et parfois d'autres parties de corps sont collectés, étudiés, mesurés, classés et inventoriés.
Dans le contexte colonial, cette pratique s'inscrit notamment dans le développement de l'anthropologie physique, à une époque où certains scientifiques cherchent à établir des classifications entre populations humaines à partir de caractéristique physiques.
Un homme pouvait alors cesser d'être désigné seulement par son nom.
Il devenait également une provenance, une mesure, une catégorie, un numéro d'inventaire.
Pour Bokar Biro même son nom a changé dans l'enregistrement : "Byro".
Ce détail peut sembler insignifiant.
Il ne l'est pas.
Plus d'un siècle plus tard, cette orthographe contribuera à compliquer l'identification de ses restes dans les collections françaises.
Mais Bokar Biro n'était pas seul.
Son fils Mody Sory est enregistré sous le numéro HA-19656.
Son frère Tierno-Siré, sous le numéro HA-20006.
Et Satigué Modou, présenté comme un chef de guerre, sous le numéro HA-20008:
Quatre hommes.
Quatre identités.
Quatre numéro de collection.
C'est précisément ce qui rend cette histoire différente de celle de Kitumba.
Ici, ce qui a traversé la mer pour rejoindre une institution européenne n'était pas une oeuvre.
C'étaient les restes de personnes.
Aujourd'hui, la question n'est donc plus de savoir où se trouvent les restes de Bokar Biro.
Ils ont été identifiés.
La question est désormais celle de leur retour.

En août 2026, les autorités guinéennes annoncent avoir engagé une démarche auprès de la France concernant Bokar Biro et les trois autres hommes.
Ce retour s'inscrit dans un contexte particulier.
Pendant très longtemps, les collections publiques françaises ont été soumises au principe d'inaliénabilité : un élément intégré aux collections nationales ne pouvait pas simplement en être retiré.
Or les restes humains ont progressivement obligé les institutions et le législateur à affronter une question différente de celle posée par les oeuvres d'art.
Peut-on traiter juridiquement les restes d'une personnes comme n'importe quel autre élément d'une collection ?
La France a progressivement fait évoluer son droit afin de permettre certaines restitutions de restes humains appartenant aux collections publiques.
Pour Bokar Biro, cette évolution ouvre désormais une possibilité qui n'existait pas de la même manière quelques décennies auparavant.
Mais son histoire oblige surtout à regarder autrement les mots employés dans les archives.
" Collection "
" Inventaire "
" Spécimen "
HA-19655.
Derrière ce numéro se trouvait pourtant un nom.
Bokar Biro.
Un homme qui avait une famille, une fonction politique, une histoire et une terre.
C'est peut-être là que réside la différence fondamentale avec les autres histoires que nous raconterons dans Loin de leur terre.
Lorsqu'une statue spoliée retourne dans son pays d'origine, une oeuvre retrouve une partie de son histoire.
Lorsqu'un crâne identifié revient en Guinée pour être enterré, on ne restitue pas seulement un patrimoine.
On rend à une personne la possibilité d'avoir enfin une sépulture.
La démarche est désormais engagée, mais une restitution de cette nature prendra du temps. Elle implique plusieurs étapes administratives, scientifiques, diplomatiques et juridiques entre la Guinée et la France. Le 6 août 2026 marque donc le début d'un processus et non son aboutissement.

Et près de cent trente ans après la mort de Bokar Biro et de ses compagnons, une question demeure :
Pourquoi a-t-il fallu autant de temps pour que des hommes cessent d'être des numéros de collection et puissent enfin être considérés comme des défunts à ramener chez eux ?

Cet articles s'appuie sur les archives, les recherches de provenance, les publications scientifiques et les sources institutionnelles disponibles afin de retracer au plus près l'histoire de l'oeuvre et les circonstances de son déplacement.