"Suivez-moi. Aujourd'hui, nous partons sur les traces d'une oeuvre africaine loin de sa terre..."

Nous sommes en 1878.
À cette date, le Congo belge n'existe pas encore.
L'état indépendant du Congo de Léopold II ne sera créé qu'en 1885 et le Congo ne deviendra officiellement une colonie belge qu'en 1908.
Kitumba est donc saisie avant la colonisation belge, à une période où les intérêts commerciaux européens prennent une place croissante dans la région de Boma.

Elle appartenait à Ne Kuko, l'un des neuf rois de Boma.
Depuis plus d'un siècle, elle se trouve en Belgique, dans les collections de l'AfricaMuseum de Tervuren.
Son nom : KITUMBA
N° d'inventaire : EO.0.0.7943
Institution actuelle : AfricaMuseum, Trevuren, Belgique
Son histoire n'est pas celle d'un objet simplement acheté puis entré dans une collection européenne. L'AfricaMuseum indique aujourd'hui clairement que Kitumba a été spoilée lors d'une expédition punitive menée à la fin de l'année 1878.
Et un élément rend son histoire particulièrement saisissante : Ne Kuko lui-même en réclamait le retour en 1878.
Réalisée principalement en bois de Canarium schweinfurthii, elle est aujourd'hui reconnaissable aux nombreux éléments métalliques fichés dans son corps.
Kitumba est une statue nkisi nkonde, un objet de pouvoir provenant de la région de Boma, dans l'ouest de l'actuelle République démocratique du Congo. Associée aux Yombe/Kakongo, elle daterait du premier quart du XIXe siècle.
Mais la considérer comme une simple "statue à clous" serait passer à côté de l'essentiel.
Dans les sociétés Kongo, les nkisi pouvaient remplir des fonctions spirituelles, sociales et judiciaires. Kitumba était connue bien au-delà du village de Ne Kuko et sa réputation s'étendait, selon Alexandre Delcommune lui-même, à plusieurs dizaines de lieues autour de Boma.
Et Delcommune savait parfaitement ce qu'elle représentait, avant même de s'en emparer.
Il avait déjà fait appel à Kitumba.
Il raconte dans ses mémoires avoir sollicité son pouvoir pour retrouver six de ses employés accusés d'avoir volé dans ses entrepôts. L'intervention devait pousser la population à révéler où se trouvaient les hommes recherchés.
Ce détail est essentiel : lorsque Delcommune prend Kitumba en 1878, il ne s'empare donc pas d'un objet dont il ignore la fonction ou l'importance. Il la connaît, connaît sa réputation et a lui-même eu recours à son autorité.
Pour comprendre comment Kitumba arrive en Belgique, il faut d'abord comprendre pourquoi Alexandre Delcommune se trouve à Boma.
Le jeune Belge arrive dans la région en 1875 âgé d'une vingtaine d'années.
Il travaille pour la maison commerciale française Lasnier, Daumas, Lartigue & cie, dont il dirige un comptoir à Boma.
Cette entreprise commerce notament le caoutchouc et l'ivoire.
À cette époque, les marchandises circulant entre l'intérieur du territoire et la côte empruntent des routes commerciales placées sous l'autorité des chefs locaux.
Les neuf Rois de Boma perçoivent des taxes sur cette circulation.
Après plusieurs années difficiles marquées notamment par une longue sécheresse et une baisse des revenus commerciaux, les chefs décident d'augmenter ces taxes.

Les commerçants européens refusent.
Dans ses mémoires publiés en 1922, Delcommune raconte lui-même le conflit.
Les rois de Boma défendent alors leur souveraineté sur leurs terres et maintiennent leur décision malgré les pressions.
Les commerçants européens considèrent leur refus comme une déclaration de guerre.
À la fin 1878, huit des neuf chefs de Boma sont attaqués de nuit par des agents européens soutenus par des mercenaires.
Delcommune dirige personnellement l'offensive contre Ne Kuko, dans son village de Kikuku.

Les habitations sont incendiées.
Les habitants, surpris par l'attaque, prennent la fuite.
C'est dans ce contexte que Kitumba est saisie.
Delcommune comprend immédiatement l'avantage que lui procure sa capture. Dans ses mémoires, il explique qu'il est convaincu que la prise de cet objet réputé aura un effet considérable sur les événements.
Lors des négociations qui suivent, Ne Kuko exige que Kitumba lui soit rendue.
Delcommune refuse.
Il considère l'objet comme une prise de guerre et affirme qu'il décidera lui-même du moment auquel un éventuel rachat pourra être envisagé. Ne Kuko proposera même une importante rançon pour récupérer Kitumba.
Sans succès.
Delcommune conserve ensuite l'objet pendant plusieurs années à Boma.
En mai 1883, lorsqu'il rentre en Europe, Kitumba voyage avec lui jusqu'en Belgique.

Il remet ensuite à l'Association Internationale Africaine, organisation créée à l'initiative du Roi Léopold II.

Ce qui distingue particulièrement l'histoire de Kitumba, c'est que la question de son retour n'est pas née avec les débats contemporains sur la restitution des oeuvres africaines.
Elle commence en 1878 avec Ne Kuko lui-même.
Près d'un siècle plus tard, la question ressurgit.
En 1973, le président du Zaïre, Mobutu Sese Seko, demande le retour des objets présentés dans une exposition itinérante consacrée à l'art du Congo. Kitumba fait partie des oeuvres concernées.
Elle ne revient pas.
Puis en 2016, l'histoire prend une dimension familiale.
Lors d'un échange avec l'historien de l'AfricaMuseum Maarten Couttenier, Alphonse Baku Kapita, descendant de Ne Kuko, exprime à son tour le souhait de voir revenir Kitumba.
1878. 1973. 2016.
Trois demandes de retour, à trois époques différentes.
Kitumba se trouve pourtant toujours aujourd'hui dans les collections de l'AfricaMuseum à Tervuren.
Son parcours est désormais documenté par le musée lui-même, qui la présente comme un objet spolié lors de l'expédition punitive de 1878.
Et les mémoires de Delcommune constituent une source particulièrement importante pour comprendre cette histoire.

Publiées en 1922 sous le titre Vingt années de vie africaine : récits de voyages, d'aventures et d'exploration au Congo belge, 1874-1893, elles permettent de retrouver son propre récit des événements.
Elles doivent néanmoins êtres lues pour ce qu'elles sont : le témoignage de l'un des principaux acteurs de cette histoire, écrit plusieurs décennies après les faits, et non un récit neutre.

Aujourd'hui, une question demeure :
Lorsqu'on connaît l'origine d'une oeuvre , les circonstances de son départ et la volonté répétee de ses détenteurs et descendants de la voir revenir, à qui appartient-elle aujourd'hui?
POUR ALLER PLUS LOIN
The Story of Ne Kuko - Festus Toll, 2023
Documentaire qui retrace l'histoire de Ne Kuko et de son Nkisi, tout en interrogeant la restitition des oeuvres africaines conservées dans les musées européens.

Cet articles s'appuie sur les archives, les recherches de provenance, les publications scientifiques et les sources institutionnelles disponibles afin de retracer au plus près l'histoire de l'oeuvre et les circonstances de son déplacement.