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LOIN DE LEUR TERRE
CHAPITRE III

Le Tangue de Lock Priso :

L'emblème d'un roi emporté après son refus de la domination allemande

"Suivez-moi. Aujourd'hui, nous partons sur les traces d'une oeuvre africaine loin de sa terre..."

MADAME H
26 Août 2026

Nous sommes en 1884, sur les rives du Wouri, dans l'actuel Cameroun.

À Hickory Town, aujourd'hui Bonabéri, vit Kum'a Mbape, plus connu sous le nom de Lock Priso.

Il est le chef des Bele Bele, l'une des communautés duala établies dans cette région où les échanges avec les Européens sont déjà anciens.

Plusieurs chefs duala acceptent de signer des accords avec les représentants allemands.

Cette année-là, l'Allemagne entrepend d'imposer son autorité sur le territoire.

Lock Priso, lui, refuse.

Le 28 août 1884, il proteste contre le drapeau allemand hissé sur son territoire.

Dans une lettre restée célèbre, il écrit :

"We beg you to pull that flag down. No man buy we."

"Nous vous demandons de descendre ce drapeau. Personne ne nous a achetés."

Quatre mois plus tard, Hickory Town est attaquée par des soldats de la marine allemande.

La résidence de Lock Priso est pillée et détruite.

Parmi les objets emportés se trouve une imposante proue sculptée : son Tangue.

L'homme qui s'en empare s'appelle Max Buchner.

Il ne cachera pas les circonstance de cette prise.

Il les racontera lui-même.

Nom : Tangue / proue de pirogue

Propriétaire documenté : Kum'a Mbape, dit Lock Priso

Communauté : Bele Bele - Duala

Datation : années 1880

N° d'inventaire : 7087

Matériaux : bois, couleurs, clous métalliques

Dimensions : 70 cm de hauteur x 145 cm de longueur x environ 64 cm de largeur

Origine : Région de Duala, Cameroun

Institution actuelle : Museum Fünf Kontinente, Munich, Allemagne

Entrée dans les collections : 1885

L' oeuvre et son histoire

Pour comprendre ce qui a été emporté en décembre 1884, il faut d'abord comprendre ce qu'est un Tangue.

Chez les Duala, ces grandes proues sculptées ornaient les pirogues utilisées notamment lors de cérémonies et de courses sur le fleuve.

Grande pirogue du Cameroun, photographie historique. Cette image ne représente pas l'embarcation de Lock Priso. source : Bundesarchiv, Bild 183-S59683

Elles ne servaient pas simplement à embellir une embarcation.

Elles permettaient aussi d'identifier une famille, un lignage ou une autorité.

Le Tangue de Lock Priso était donc lié à son statut et à son pouvoir.

Il appartenait aux Bele Bele, dont Lock Priso était alors le chef.

Son histoire va pourtant basculer au moment où les puissances européennes accélèrent leur implantation sur la côte camerounaise.

En juillet 1884, des accords sont conclus entre des représentants allemands et plusieurs dirigeants duala.

Lock Priso n'y adhère pas.

Lorsque le drapeau allemand est hissé sur son territoire quelques semaines plus tard, il proteste.

Sa lettre du 28 août 1884 ne laisse guère de doute sur sa position :

"We beg you to pull that flag down. No man buy we."

Il demande que le drapeau soit retiré et refuse que son territoire soit placé sous souveraineté allemande.

La situation se tend encore dans les mois qui suivent.

En décembre, le conflit devient armé.

Et c'est à ce moment précis que l'histoire du Tangue rejoint celle de la colonisation allemande du Cameroun.

Comment a-t-il quitté sa terre ?

Les 20 et 22 décembre 1884, des soldats de la marine allemande attaquent Hickory Town.

Le combat du Cameroun, 20 décembre 1884. Représentation contemporaine de l'affrontement entre les forces allemandes et les Duala. Illistration historique publiée à l'époque des événements.

Le Museum Fünf Kontinente, qui conserve aujourd'hui le Tangue, indique que la localité est attaquée puis entièrement détruite.

Plusieurs habitants sont blessés ou tués.

Marx Buchner est présent.

Médecin et explorateur de formation, il accompagne cette année-là le commissaire impérial Gustav Nachtigal dans l'entreprise d'expansion allemande en Afrique occidentale.

Au Cameroun, Buchner exerce temporairement comme représentent de l'Empire allemand.

Les recherches de provenance menées par le musée sont aujourd'hui très claires sur son rôle : il est présenté comme co-initiateur et participant armé à l'opération militaire menée contre plusieurs communautés duala opposées à la colonisation.

Le 22 décembre 1884, pendant la destruction de Hickory Town, Buchner entre dans les bâtiments de Lock Priso.

Et ce qui se passe ensuite, nous le savons notamment parce qu'il l'a raconté lui-même.

Page de titre d'Aurora colonialis, Max Buchner, 1914. Il y publie son récit des événements de 1884-1885. Source : Staatsbibliothek zu Berlin.

Des années plus tard, dans Aurora colonialis, ouvrage publié en 1914 à partir de son journal de l'époque, il revient sur cette journée.

Il raconte que la maison de Lock Priso est détruite et incendiée.

Mais avant que les bâtiments ne brûlent, Max Buchner demande à pouvoir les inspecter.

Il cherche ce qu'il appelle des curiosités ethnographiques.

C'est alors qu'il trouve le Tangue.

Pour le désigner, il utilise deux mots particulièrement révélateurs :

" Meine Hauptbeute "

" Ma principale prise " - ou " Mon principale butin "

Il précise qu'il s'agit de la grande sculpture ornant l'embarcation de Lock Priso et qu'elle doit partir pour Munich.

Le Tangue est donc mis de côté.

La résidence, elle, est incendiée.

Ce récit ne vient pas d'un témoignage recueilli plusieurs générations après les événements.

Il vient de Max Buchner lui-même.

Et les recherches menées depuis par le musée confirment aujourd'hui le contexte de cette acquisition.

Sa base de données indique que le Tangue a été "pris lors d'une opération militaire de la marine allemande pendant le pillage de la résidence" de Lock Priso.

L'année suivante, en 1885, Max Buchner le remet à la collection ethnographique de Munich.

Registre d'entrée du Museum Fünf Kontinente, 1885. Le Tangue y est enregistré sous le n°7087 après son arrivée à Munich. Source : Museum Fünf Kontinente.

L'objet est enregistré sous le numéro : 7087.

Dans les collections allemandes, il devient un objet ethnographique.

Quelques années plus tard, en 1887, Max Buchner devient lui-même conservateur du musée qui possède désormais le Tangue.

Il en prendra ensuite la direction.

Lock Priso, lui, reste au Cameroun.

Après plusieurs mois de fuite, il doit reconnaître la domination coloniale allemande en 1885, tout encontinuant à exercer son rôle de chef des Bele Bele.

Son Tangue ne lui sera jamais rendu.

Peut-il revenir ?

Pendant plus d'un siècle, le Tangue reste à Munich.

Puis son histoire refait surface.

À partir des années 1990, l'historien et politologue camerounais Alexandre Kum'a Ndumbe III, petit-fils de Lock Priso, entreprend de réclamer son retour.

Pour lui, le Tangue n'est pas seulement une oeuvre camerounaise conservée dans une collection européenne.

Il est directement lié à l'histoire de sa famille, des Bele Bele et à la résistance de Lock Priso face à l'installation allemande.

La revendication se poursuit pendant des années.

Mais une difficulté apparaît.

À qui faudrait - il restituer le Tangue ?

À Alexandre Kum'a Ndumbe III, descendant de Lock Priso ?

Au chef reconnu des Bele Bele ?

À la communauté ?

Ou à l'État camerounais ?

L a question est d'autant plus délicate que différentes branches de la famille de Lock Priso ne reconnaissent pas nécessairement la même personne comme héritière légitime de son autorité.

Cette situation devient l'un des points centraux du débat avec le musée.

En 2016, Alexandre Kum'a Ndumbe III rencontre finalement des représentants du Museum Fünf Kontinente à Munich.

Le dialogue existe.

Le Tangue, lui, reste en Allemagne.

Et c'est peut-être ce qui rend cette histoire si particulière.

Car ici, les circonstances de la prise ne sont plus vraiment mystérieuses.

Nous connaissons l'homme auquel le Tangue était associé.

Nous savons où il se trouvait.

Nous connaissons le contexte militaire dans lequel il a été emporté.

Nous connaissons celui qui l'a pris.

Et nous possédons même ses propres mots contenus dans ses écrits.

Aujourd'hui encore, le Museum Fünf Kontinente conserve l'objet sous le numéro d'inventaire 7087.

Plus de 140 ans se sont écoulés.

Alors, lorsqu'un homme décrit lui-même une œuvre comme son " butin ", que reste-t-il encore à établir sur les circonstances dans lesquelles elle a quitté sa terre ?

RÉFERENCES DOCUMENTAIRES

Sources & RÉFÉRENCES

Cet articles s'appuie en priorité sur les documents du musée qui conserve aujourd'hui le Tangue, les recherches de provenances germano-camerounaises et les sources historique disponibles.

Museum Fünf Kontinente - Munich
Schiffschnabel / Tangué
N° d'inventaire : 7087
Fiche officielle de collection et de provennace
Max Buchner
Aurora colonialis. Bruchstücke eines
Tagebuchs aus dem ersten Begunn unserer Kolonialpolitik 1884/85, Munich 1914 / Témoignage de Bruchner sur les événements de décembre 1884
Richard Tsogang Fossi et al.
Atlas der abwesenheit - Kameruns Kulturerbe in Deutschland /Atlas de l'absence - Le patrimoine culturel du Cameroun en Allemagne, 2023
Anne Splettstöber
Umstrittene Sammlungen. Vom Umgang mit kolonialem Erbe in ethnologischen Museen, Universitätsverlag Göttingen, 2019
Stefan Eisenhofer
Travaux de recherche de provenance consacrés au Tangue de Lock Priso et aux collections coloniales du Museum Fünf Kontinente
Archives et registres du Museum Fünf Kontinente
Registre historiques d'entrée des collections ethnologiques de Munich
Photographies
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